RN ou LFI : pourquoi le vote homo se polarise ?

11/03/2026

RN ou LFI : pourquoi le vote homo se polarise ?

Un nouveau sondage Ifop publié par Têtu affirme que les électeurs "LGBT" se tournent massivement vers les extrêmes, plaçant Jordan Bardella et Jean-Luc Mélenchon largement en tête. De quoi alimenter de nombreux commentaires sur une prétendue radicalisation politique de cette minorité. Mais derrière ces chiffres spectaculaires se cache une réalité plus complexe : l’agrégat statistique "LGBT" mélange des populations aux profils très différents et masque les dynamiques réelles du vote des homosexuels et des bisexuels.

Dans ce nouveau sondage ciblant l'élection présidentielle de 2027, Jordan Bardella arrive en tête avec 27% des intentions de vote, suivi de Jean-Luc Mélenchon avec 25%. Les autres candidats sont nettement distancés.


Ces résultats ont rapidement suscité des commentaires : certains y voient la preuve d’une radicalisation politique de cet électorat, d'autres s'étonnent qu'une minorité historiquement discriminée puisse se tourner vers des forces politiques souvent accusées d'hostilité à son égard.
Mais avant même d'interpréter ces chiffres, une première question mérite d'être posée : peut-on vraiment parler d'un vote "LGBT" ?


Le biais du vote "LGBT"


Depuis plusieurs années, les enquêtes d'opinion regroupent sous une même étiquette les lesbiennes, gays, bisexuels et les autres personnes se réclamant de la "communauté LGBT+". Pourtant, tout indique que ces groupes n'ont ni les mêmes profils sociologiques ni les mêmes comportements politiques.

 

En mélangeant ces populations très différentes, les sondages donnent donc l'impression d'un électorat homogène qui n'existe pas vraiment. Ce biais statistique brouille la lecture du vote des homosexuels et des bisexuels, qui ne se reconnaissent d'ailleurs pas toujours dans l'acronyme "LGBT".


Il faut également rappeler comment ce type d’enquête est réalisé. Le sondage publié par Têtu repose sur un questionnaire auto-administré en ligne. Les participants remplissent eux-mêmes le questionnaire sur internet, sans enquêteur. Les répondants proviennent de panels composés uniquement d’internautes et se définissent eux-mêmes selon les catégories proposées. Dans ce cas précis, 1137 personnes se déclarant "LGBT" ont été extraites d'un échantillon national de 10196 Français, soit environ 11% des répondants. Une proportion nettement supérieure aux estimations habituelles concernant les seuls homosexuels et bisexuels. Cela montre bien que la catégorie "LGBT" utilisée dans ce type d'étude regroupe des réalités très différentes et dépasse largement la seule population des LGB.


Quand on distingue les personnes homosexuelles, les résultats changent


Une autre enquête de l'Ifop, réalisée en avril 2025 pour Hexagone auprès de plus de 9000 électeurs, permet d'y voir plus clair car elle distingue les orientations sexuelles.


Chez les hommes gays, Jordan Bardella arrivait déjà largement en tête avec 30% des intentions de vote, un score très proche de celui observé chez les hommes hétérosexuels (33%). Édouard Philippe suivait avec 24%, puis Raphaël Glucksmann avec 15%.
Jean-Luc Mélenchon, lui, ne recueillait que 9% des intentions de vote chez les hommes gays.
Chez les femmes lesbiennes, le paysage politique apparaissait plus orienté à gauche : Raphaël Glucksmann arrivait en tête avec 21%, suivi de Jordan Bardella (22%) et de Jean-Luc Mélenchon (16%).


Ces résultats contrastent fortement avec ceux du sondage publié par Têtu, qui place Jean-Luc Mélenchon à 25% parmi les "LGBT". Une différence qui illustre bien les limites d'un agrégat statistique regroupant des populations aux comportements électoraux très différents.


Une polarisation qui touche toute la société


Une autre explication est plus simple : les homosexuels et les bisexuels ne vivent pas en dehors de la société française.
Comme l'ensemble des électeurs, ils ont été confrontés ces dernières années à une forte déception vis-à-vis des partis de gouvernement. Le centre et les formations traditionnelles ont perdu une grande partie de leur crédibilité aux yeux de nombreux citoyens.


Dans ce contexte, la polarisation politique s'est accentuée dans tout le pays. Une part croissante des électeurs se tourne vers des forces jugées plus radicales, dans l’espoir d'un changement réel.


Les homosexuels ne font donc pas exception : leur vote reflète aussi cette évolution générale du paysage politique.


Le RN, perçu par certains comme un rempart


Pour une partie des homosexuels, la question prioritaire aujourd'hui n'est plus seulement juridique ou symbolique. Les grands combats des décennies précédentes (dépénalisation, PACS, mariage, adoption, PMA) ont été largement remportés.


D'autres préoccupations se sont alors imposées. Beaucoup s'inquiètent notamment de la persistance, voire du retour, de formes d’homophobie dans certains milieux où l'homosexualité reste culturellement condamnée. L'immigration en provenance de pays où l'homosexualité est sévèrement réprimée, ainsi que la visibilité croissante de l'islam politique dans l’espace public, sont perçues par certains comme des facteurs de risque pour la sécurité et la liberté des homosexuels.


Qu'on partage ou non cette analyse, elle existe et structure désormais une partie du débat.


Dans le paysage politique français actuel, beaucoup estiment que ces sujets ne sont réellement portés que par le Rassemblement national. Pour ces électeurs, voter RN apparaît alors moins comme une adhésion idéologique que comme un choix pragmatique face à ce qu'ils perçoivent comme une menace ignorée par les autres partis.

 

Il n’est d’ailleurs pas rare que ceux qui expriment ces inquiétudes soient immédiatement disqualifiés ou caricaturés. Pourtant, pour ceux qui les formulent, ces préoccupations sont bien réelles et méritent au minimum d'être regardées en face.


La méfiance persistante envers l’extrême droite


À l'inverse, d'autres homosexuels restent profondément méfiants à l’égard de l’extrême droite.

L'histoire politique française n'est pas oubliée : pendant longtemps, ces courants ont été associés à des positions très hostiles aux revendications homosexuelles. Les mobilisations contre le mariage pour tous ont également laissé des traces dans les mémoires.
Pour ces électeurs, la priorité demeure donc de faire barrage à une force politique dont ils redoutent les intentions ou l'évolution future.


C'est ce qui explique que certains se tournent vers la gauche radicale, perçue comme la plus ferme dans la défense des minorités et dans l'opposition à l'extrême droite.


Une communauté de plus en plus fracturée


Ces logiques opposées illustrent une réalité de plus en plus visible : les homosexuels ne constituent pas un bloc politique homogène.
Certains placent aujourd'hui la question de la sécurité et de l'homophobie culturelle au premier plan. D'autres considèrent que la principale menace reste celle de l'extrême droite. D'autres encore s'inscrivent dans des cadres militants plus larges liés aux luttes intersectionnelles.
Une fois les grandes batailles juridiques remportées, les priorités politiques divergent.


La communauté que les médias continuent de désigner sous l’étiquette "LGBT" apparaît ainsi traversée par des fractures de plus en plus profondes.


Comme la société française


Au fond, ce que montrent ces enquêtes est peut-être moins surprenant qu'il n'y paraît. Les homosexuels et les bisexuels ne vivent pas dans un monde à part. Ils sont aussi traversés par les mêmes tensions, les mêmes inquiétudes et les mêmes divisions que le reste de la société.


La polarisation politique qui traverse aujourd'hui la France traverse aussi les minorités sexuelles.


Dans ce contexte, une chose au moins pourrait sembler évidente : si les fractures politiques sont inévitables, les homosexuels et les bisexuels gagneraient peut-être à ne pas oublier ce qui les rapproche.


Se serrer les coudes entre LGB ne serait déjà pas un mauvais début.

 

Randolph

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